1004048-Jean_de_La_Bruyère

La Bruyère a existé. Oui, il m’a fallu un certain temps pour m’en apercevoir. En effet, je dois admettre qu’à l’école, entre Molière et La Fontaine, je l’avais un peu zappé. À ma décharge, on ne peut pas être partout. Bien des années plus tard, j’ai essayé de me rattraper.

Alors, d’après ce que j’ai cru comprendre, ce brave La Bruyère commença par traduire les « Caractères » d’un certain Théophraste, auteur antique. Cela l’emballa tant et si bien qu’il décida d’écrire ensuite ses propres Caractères. Un cas classique et sans cesse répété à travers les époques. Celui de ces cinéastes qui se passionnaient pour le cinéma hollywoodien et finissaient par faire des films qui étaient des copies conformes de ce cinéma. Peut-être l’histoire de tous les artistes du monde. Peut-être.

Vous me demandez ce que j’en ai pensé ? Il est évident qu’on ne peut faire un résumé des « Caractères », puisqu’il ne s’agit pas d’un roman et qu’il ne raconte aucune histoire. C’est une succession de réflexions, résumées en formules, et regroupées selon les sujets qu’elles traitent : des hommes, des femmes, des biens de fortunes, des jugements, etc. Un alignement de formules cinglantes, parfois péremptoires, mais toujours d’une lecture passionnante. Parce qu’il faut le dire avec objectivité : tout cela se révèle écrit dans un style formidable. De la grande écriture, un grand écrivain. Pas de malentendu, ou de réputation usurpée : nous avons bel et bien affaire à un géant de la littérature française.

Maintenant, demandons-le : combien de gens les connaissent-elles effectivement ? Nous savons que peu de gens pourraient citer plus de deux ou trois fables de La Fontaine. Nous pouvons parier qu’ils seraient aussi peu nombreux à pouvoir citer davantage de « Caractères ». La plupart de nos contemporains se contentent de noter quelques formules de La Bruyère sur un bout de papier et de les sortir sur les réseaux sociaux, histoire de frimer devant les copains. D’ailleurs, ça marche, et je vous conseille de le faire : vous vous paierez trente secondes d’admiration à moindre frais.

Pour ma part, j’admire, tout en gardant une distance. Quel que soit le talent de La Bruyère, il lui arrive comme à tant d’autres : il sombre quelquefois dans le cliché. Ses réflexions sur les femmes, par exemple, rejoignent les lieux communs qu’on entend depuis toujours sur le sexe féminin. Disons qu’il a quand même le mérite, non universel, de loger tout le monde à la même enseigne : il ne fait pas non plus de cadeau aux hommes, aux juges, aux courtisans, aux militaires. Tout le monde a droit à sa petite flèche.

Cette philosophie a entretenu une certaine méprise, faisant de La Bruyère un « anarchiste », ou un « antimilitariste », de l’époque. Débarrassons-nous en : cet écrivain évoluait dans un contexte radicalement différent du nôtre, et ne visait pas le public que la littérature vise aujourd’hui. Interpréter ses « Caractères » selon nos critères nous mènerait à des erreurs colossales, et regrettables. Il échappe à nos analyses modernes, qu’on le regrette ou pas.

Ce que l’on peut dire, c’est que si les Fables de La Fontaine étaient le Canard Enchaîné de l’époque, les Caractères étaient « l’Album de la Comtesse » du XVII° siècle. Nous n’y voyons plus que des textes agréables à lire. En fait, ils contiennent infinité d’allusions aux personnages de ce temps-là : politiciens, courtisans, bourgeois. Les contemporains de La Bruyère les reconnaissaient, et s’en amusaient, ou s’en offusquaient. C’était presque un magazine d’informations. Nous ne pouvons plus le comprendre et nous lisons avec une vision purement littéraire. Dommage, mais que peut-on y faire ?

Ce que je dirais, néanmoins, est que le profil de La Bruyère lui-même qui se dégage de la lecture n’est pas forcément sans tache. Cette méchanceté qu’il vilipende tant chez les autres, il y tombe aussi. Il suffit de lire les boulets de canons avec lesquels il dézingue Corneille, Ronsard, Rabelais. Qui oserait aujourd’hui s’attaquer à ces classiques de la littérature ? Évidemment personne. Lui osait, et avec une fulgurance qui laisse supposer l’existence de quelques différents personnels. Bref, pour résumer, La Bruyère n’était pas un saint. Pas plus que ceux à qui il s’attaquait. Il paraît que sa réception à l’Académie Française fut accueillie avec plus que de la fraîcheur. Rien d’étonnant : plusieurs académiciens s’étaient probablement reconnus dans quelques-uns des « Caractères ».

Ils sont encore là, disponibles dans les librairies. Même si nous ne les comprenons plus aussi bien que les lecteurs du XVII° siècle, nous pouvons toujours les lire, et admirer cette langue admirable qu’était le français de jadis. Ne nous en privons pas.