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Un livre d’histoire de Georges Roux, chez Points Seuil, première édition en 1985.

 

Depuis que je tiens ce blog, j’ai déjà chroniqué tout et n’importe quoi, au point qu’on pourrait s’interroger sur ma santé mentale. Pas grave, puisque personne ne vient par ici, à part quelques mouches. Je peux donc chroniquer ce que je veux, tout le monde s’en fout.

Alors, puisque je peux me permettre toutes les fantaisies, j’en fais une et je vais présenter un livre que j’ai lu voilà longtemps. Pour rassurer quelques consciences, je l’ai (évidemment) revu avant d’en parler, afin de me replonger là-dedans. Si je tiens à chroniquer ce livre, c’est parce qu’il est le deuxième meilleur bouquin d’Histoire que j’ai lu dans ma vie. Le meilleur était un ouvrage sur Guillaume le Conquérant que je retrouverai un de ces jours, promis. Pour le moment, celui-ci.

Oui, celui-ci et pas un autre. Parce que le paradoxe est là, énorme : deux géants comme Dumézil et Bottéro sont passés par là, et pourtant le livre de référence sur la Mésopotamie est l’œuvre d’un certain Georges Roux. J’avoue franchement que je ne connais pas du tout ce monsieur et que je serai incapable de vous dire s’il vit encore. Cette réussite est de lui, point.

C’est une réussite, car le titre indique clairement de quoi il s’agit : TOUTE l’histoire de la Mésopotamie. Tellement fou qu’on n’y croit pas au départ, avant de se rendre à l’évidence : oui, Georges Roux nous narre TOUTE l’histoire. Depuis les premiers vestiges préhistoriques jusqu’à l’enfouissement sous la poussière, plus de six siècles après J.C. Un travail d’Hercule, une gageure, un exploit. Tout ce que vous voudrez, simplement pour dire qu’il a réussi un tour de force. Parcourez ce bouquin et vous verrez tout défiler : chaque période est étudiée, chaque civilisation est décrite en détails, chaque événement est mentionné. Rien ne manque. On se demande comment l’auteur a fait, mais il n’a rien omis. Rassurez-vous, le livre n’est pas qu’une somme d’informations. Il se révèle aussi passionnant. Parce que le sujet est passionnant.

Tout de suite, ne braillez pas trop fort, puisque je le sais : la Mésopotamie n’existe pas, n’a jamais existé. Il s’agit d’une invention artificielle des Grecs. D’accord. Mais la vallée de l’Euphrate existe bien, elle. C’est là qu’après une longue fermentation préhistorique, vers le IV° Millénaire avant J.C., surgissent les premières villes, les premières civilisations, tout au sud de l’actuel Irak. Incroyable fantaisie de l’histoire humaine : cela aurait pu apparaître ailleurs, en mille endroits plus propices. Mais de façon inattendue, cela commence là, en ce lieu semi-désertique. Ne cherchons pas à comprendre, puisqu’on ne comprendra jamais. En tout cas, et c’est ce qui me frappe personnellement, ça va très vite : dès 2800 avant J.C., une cité comme Ourouk possède des murailles de plusieurs mètres d’épaisseur. Les hommes du Néolithique se sont vite civilisés !

Nous sommes dans la période que je préfère : celle de Sumer. Sacrés Sumériens qui n’ont jamais voulu nous dire qui ils étaient et d’où ils venaient. Ils se sont contentés de tout inventer. Premières villes, premiers temples, premières écoles, premières rues à angle droit. Et surtout l’écriture. Rien que pour cela, on doit leur dire merci. Our, Ourouk, Oumma, Lagash, Eridou, ce n’est pas de la science-fiction, ce sont les cités sumériennes, là où commence l’histoire. Malheureusement, tout a une fin, et les Sumériens disparaissent, ou se fondent dans d’autres peuples, ce qui revient au même pour un historien. Alors débute une autre étape, avec un miracle portant un nom propre : Babylone. Une ville surgie des sables et qui, par un concours de circonstances, devient le premier empire universel de l’humanité. Hammourabi d’abord, Nabuchodonosor longtemps après, et les jardins suspendus, et la Tour de Babel, et tout, et tout. Avouons-le, Babylone, c’était si fabuleux qu’on se demande si notre race humaine a jamais connu une chose comparable. Et puis, il y avait les inévitables ennemis, les Assyriens, à la sinistre réputation, dont on ne sait si elle était justifiée, ou si on l’a fabriquée. N’importe, tout cela, c’était la Mésopotamie.

Et tout cela s’effondre en 539. La chute de Babylone. Ou plutôt, sa prise par les Perses. Le genre d’événement qui change toute l’Histoire. Celui-ci fut si important qu’il paraît marquer la fin du pays. Naturellement, ce n’était pas le cas. La Mésopotamie a continué, simplement et perpétuellement occupée. Occupation perse, occupation d’Alexandre, occupation romaine, occupation byzantine, et enfin le coup de grâce : l’occupation arabe. C’est durant cette dernière que la poussière recouvre le peu qu’il restait. Ces vestiges demeureront enfouis jusqu’à aujourd’hui, où les archéologues s’échinent pour retrouver un bout de tablette, ou une statuette abîmée. Tout ce qui permettra de ressusciter un univers qui fut, et qui n’est plus.

Voilà ce que raconte ce bouquin. TOUT, sans rien écarter. Certes, je sais comment certains réagiront : la prolifération de noms imprononçables évoque l’Héroïc-Fantasy, l’enchevêtrement des empires devient assommant. J’en suis conscient : il faut faire un effort. Ces gens n’existent plus et leur monde nous paraît provenir d’une autre planète. Le mérite de Georges Roux est justement celui-là : nous restituer la dimension humaine des Mésopotamiens. Ils étaient comme nous. Quant on parcourt la description de la vie quotidienne à Our, au III° Millénaire, on découvre simplement la notre, ou presque. Et on apprend des choses : que la légende du Déluge et de Noé nous vient des Sumériens, que Babylone au sommet de sa prospérité était gouvernée par des rois étrangers, que les ouvriers bâtissant les temples étaient payés en rations alimentaires, que les-dits temples pratiquaient la prostitution comme une activité banale, etc. Chaque page nous apprend quelque chose. En 500 pages, on ne s’ennuie jamais. On est même déçu quand on arrive à la fin.

Voilà pourquoi j’aime, et je continue à aimer, ce bouquin. Georges Roux a réussi un tour de force : raconter toute la Mésopotamie, sans rien oublier, et sans rien réduire. Peu d’ouvrages historiques m’ont passionné à ce point. Un livre immense pour un sujet immense.