893723712Un livre de Saint-Exupéry, datant de 1939, couronné par le Grand Prix du Roman de l’Académie Française.

THÈME : À travers une suite de récits, Saint-Exupéry évoque l’histoire de l’Aéropostale, une entreprise qui s’occupait de transporter le courrier entre la France et l’Argentine. Il raconte comment les pilotes risquaient leur vie en volant par-dessus le Sahara, ou la Cordillère des Andes. Il rend hommage à leur courage et s’interroge sur la finalité de ces exploits à la fois admirables et dérisoires.

MON AVIS : Saint-Exupéry publie « Terre des Hommes » en 1939, clôturant ainsi un triptyque entamé avec « Courrier Sud » et « Vol de Nuit ». Les trois livres sont très différents. Au contraire des deux premiers, celui-ci n’est pas un roman, mais une suite de récits sur l’histoire de l’Aéropostale. On peut cependant les considérer comme complémentaires.

Ce triptyque représente un sommet de la littérature du XX° siècle et a pris place parmi la culture générale. Bien sûr, je parle de nous, de notre génération. Parce que je ne pense pas que les jeunes connaissent ça, et je ne pense pas davantage qu’ils s’y intéresseraient. Le monde a tellement changé. Un avion qui décolle, ou qui atterrit, cela ne fait plus rêver personne. D’ailleurs, on se demande ce qui fait encore rêver les gens, à part la télé-réalité et le football (P.S. : je précise que j’adore le football). Alors, les récits de Saint-Ex ne sont plus vraiment dans l’air du temps.

Pour nous, c’était différent. Les aventures de l’Aéropostale faisaient partie de notre mythologie quotidienne. Nous les connaissions aussi bien que les BD qu’on achetait chaque semaine. Ces petits biplans fragiles survolant le désert nous fascinaient autant que les diligences des westerns. On rêvait avec ça, on voulait devenir un pilote de l’Aéropostale. Malheureusement, elle n’existait déjà plus. Mais Mermoz ou Guillaumet peuplaient nos esprits d’adolescents.

Maintenant, l’honnêteté s’impose. Nous savons aujourd’hui, grâce aux biographes, que Saint-Exupéry était le plus mauvais pilote du monde : les mécaniciens hésitaient à lui confier des avions, car il les abîmait tous, coulait toutes les bielles, cassait tous les trains d’atterrissage. Rien d’étonnant : il se destinait à la Marine, et ne travailla dans l’aviation que par hasard. En somme, l’épopée de l’Aéropostale a été popularisée, et glorifiée, par le plus mauvais pilote de l’Aéropostale. Nous vivons dans un monde étrange. Bah, tout le monde s’en fout, puisque cela a été enseveli par les sables du Sahara. Il ne nous reste plus que ses œuvres, la seule chose qui compte.

Alors, parlons de ses œuvres. « Terre des Hommes » est un livre majeur dans la littérature française. Absolument passionnant. Il occupe une telle place que certaines phrases de son texte sont entrées dans le patrimoine commun. Beaucoup de gens les connaissent sans savoir d’où elles proviennent :

Ce que j’ai fait, aucune bête au monde ne l’aurait fait.

L’homme se découvre quand il se mesure avec un obstacle.

Mais de temps à autre, respectable pour l’éternité, l’un d’eux ne rentrait pas.

Quand on se donne la peine de le relire (ou de le lire, plus simplement), on redécouvre que ce bouquin se présente comme un formidable album d’images, toutes inoubliables : les biplans conçus pour monter à cinq mille mètres alors que les Andes culminent à sept mille, les aviateurs coincés sur un plateau sans aucune issue pour redescendre, les pilotes perdus dans le désert constituant un cercle avec le contenu des carlingues afin de passer la nuit, d’autres survolant des volcans et des coulées de lave, et ce vieux sergent tout ému parce qu’il peut enfin parler à quelqu’un. Comprenez-vous pourquoi l’aventure de l’Aéropostale nous emballait tellement ? Comprenez-vous pourquoi un gamin de ma génération fut marqué à vie ?

Saint-Exupéry est un humaniste, mais pas un idiot. Les hommes, il sait ce que c’est. Et il n’oublie pas de rajouter quelques récits un peu moins enthousiasmants. Par exemple, ces pilotes naufragés et qui, au lieu de remercier les sauveteurs, les insultent en rejetant sur eux la responsabilité de leur accident. Même dans la plus belle aventure, les humains restent humains. Ces témoignages rendent « Terre des Hommes » encore plus fort et crédible. Cette chanson de geste est captivante justement parce qu’elle n’est pas idéalisée.

Il est vrai que j’ai préféré « Vol de nuit ». Mais celui-ci, dans un genre différent, participe autant de la légende de l’Aéropostale, de celle de Saint-Ex. Décollons vers le ciel.