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(Une nouvelle auto-interview de Manuel Ruiz à Manuel Ruiz. Celle-ci centrée sur le Cycle de l'Etrange)

 

 

1/Bonjour, M. Manuel Ruiz. Pour ceux qui sortiraient d'une caverne sibérienne et préhistorique, rappelons que vous êtes écrivain et que vous publiez « Le Cycle de l'Etrange » aux éditions TheBookEdition. De quoi s'agit-il ?

 

Il s'agit de la réunion de divers textes écrits entre 2005 et 2011, et publiés sur des sites, des forums, des blogs, etc. Je me suis dit que je ne pouvais plus les laisser éparpillés. C'était un gaspillage absurde et j'ai donc décidé de les réunir dans un ensemble unique. Au total, cela m'a donné deux volumes de plus de 300 pages. J'ai publié le premier en 2011, et le deuxième devrait sortir en 2012. J'avoue que j'ai été le premier surpris en découvrant que j'avais autant écrit !

 

2/Et vous écrivez des histoires étranges. C’est quoi, l’étrange ?

 

Il n’y a aucune définition précise. L’étrange, c’est tout ce qui n’est pas autre chose. Quand on n’arrive pas à classer une histoire dans un genre déterminé, c’est une histoire étrange. L’éventail est donc large.

 

3/Alors, vous faites du Stephen King ?

 

Ouh, là, là, j’en suis loin ! En fait, je suis à l’opposé. Stephen King, c’est l’horreur, l’épouvante, la terreur. Moi, je fais de l’étrange : mon but est d’intriguer le lecteur, de l’étonner, de le dérouter, de l’inquiéter. En aucun cas de le terrifier. Je travaille sur le sentiment d’angoisse que nous portons tous en nous. Dans la plupart de mes histoires, on ignore s'il y avait réellement un danger, ou si le héros a été victime d'une hallucination.

 

4/Le plus drôle est que vous ne vous destiniez pas du tout à l’étrange et que vous y êtes arrivé par hasard !

 

C’est vrai. À l’origine, j’écrivais des polars, des thrillers. J’ai même tenté ma chance dans le roman historique et dans la presse. Puis j’ai rencontré un distributeur de radio qui cherchait des auteurs de fictions radiophoniques. Seulement, et pour diverses raisons, il a refusé d’adapter mes polars. Je lui ai donc proposé des histoires étranges. À ma grande surprise, le succès a été franc et net. J’ai alors décidé de continuer dans cette voie. Aujourd’hui, la plupart des gens ne me connaissent qu’en tant qu’écrivain de l’étrange. Ainsi que je le dis avec humour : « Je voulais écrire des histoires de flics et de gangsters, je me suis retrouvé en train d’écrire des histoires de fantômes et d’extra-terrestres. »

 

5/Et c’est une déception pour vous ?

 

Absolument pas. Au contraire, je m’aperçois que j’ai eu de la chance. En effet, l’étrange est le créneau le plus vaste qui soit. Quand on écrit des polars, on ne peut raconter que des histoires de polars. Mais quand on écrit de l’étrange, on peut aborder tous les sujets, tous les thèmes, sans exception. La seule limite est votre intérêt personnel. Je dois donc remercier Mme Anice Pic, webmestre du site Anice-Fiction, et surtout M. Clément-Faivre, le distributeur radio, qui m’ont poussé vers cette voie. Grâce à eux, j’ai trouvé un genre qui me permet de faire des choses formidables.

 

6/Mais vous y croyez ? Je veux dire aux fantômes, au surnaturel ?

 

Ah, ah ! (MDR) Non, bien sûr que non. Si j’y croyais, je n’écrirais pas ce que j’écris. Les gens qui croient vraiment aux fantômes et aux maisons hantée écrivent des documents ou des essais, pas des romans. De la même manière, les écrivains qui font de la science-fiction ne croient pas aux petits hommes verts, en général.

 

7/Cependant, vos motivations sont parfois autres. Vous dites que vous racontez des histoires étranges parce que, si vous ne le faites pas, qui le fera ?

 

Oui, c’est en partie vrai. Si vous désirez des histoires de space-opera, avec des astronefs et des extra-terrestres, vous trouverez toujours quelqu’un pour les écrire. Si vous désirez des histoires de vampires poursuivant des jolies filles, vous trouverez toujours un auteur. En revanche, si vous prenez un pauvre type qui rentre dans son petit appartement, qui trouve son frigo vide, qui doit payer ses factures, qui n’a rien d’autre que l’ennui pour l’accompagner, et que vous désirez qu’il devienne le héros d’une histoire… Eh bien, à part moi, je ne vois pas qui le fera. Ce sont des textes austères et sans le parfum de l’aventure. Il est normal que les candidats ne se bousculent pas. Alors, si je n'écris pas ces histoires, qui le fera ?

 

8/Ce qu'on ne comprend pas, c'est pourquoi vous n'avez pas inséré vos histoires dans un univers unique. N'aurait-ce pas été plus logique ?

 

Oui, mais je n'y ai pas pensé. Vous savez, c'est bête, un écrivain ! (Ah, ah, rire sarcastique). En fait, quand j’ai commencé à écrire des histoires étranges, sur le site Anice-Fiction, je ne pensais pas que ça allait durer. Alors, chaque histoire était indépendante. Bien sûr, si j’avais su, j’aurais bâti mon propre univers, comme Lovecraft. Je ne l’ai pas fait. Aujourd’hui, mes histoires constituent un ensemble disparate et leur seul point d’union, c’est mon nom. Voilà pourquoi, entre autres raisons, j’ai voulu réunir mon travail dans un cycle global.

 

9/Et vous n’avez pas été capable de trouver le titre vous-même ?

 

Ah, ah (rire franc) ! C’est vrai. C’est Anice Pic qui a employé l’expression de « Cycle de l’Étrange » en parlant de mes livres. Je la remercie : c’est bien trouvé.

 

10/Mais finalement, vous préférez la SF ou le Fantastique ?

 

À titre personnel, la SF. Je m’éclate avec mes histoires de l’espace. Mais soyons lucides : les histoires fantastiques ont un impact très supérieur sur le public. Parce qu’il retrouve des gens ordinaires évoluant dans notre univers quotidien.

 

11/Vous faites néanmoins de la SF sociale ? De quoi s’agit-il ?

 

Tout simplement des histoires de SF basées sur les travaux des futurologues, essayant de discerner ce que sera vraiment la conquête de l’espace. Je parle de la solitude dans l’espace, du froid dans l’espace, de l’évolution de la race humaine pour s’adapter à l’espace. Je m’exprime bien dans ces cas de figure, et je préfère ça aux empires galactiques dont l’existence future demeure problématique.

 

12/Vous écrivez même des westerns ! Vous ne savez pas que ça n’intéresse plus personne ?

 

Ah, ah ! C’est justement l’intérêt de la chose : parler de l’Ouest, des pistoleros et des shérifs à une époque où beaucoup ne savent plus ce que c’est. Tellement surréaliste que je l’ai fait. J’ai trouvé un angle fantastique pour intégrer les histoires de westerns dans le Cycle de l’Étrange et, finalement, le public accroche. Je le répète : l’étrange permet de tout essayer.

 

13/Soit. Mais pour en revenir à la SF, quand donc le capitaine Maxi et Regina vont-ils coucher ensemble ?

 

Ah, ah ! J’y pense depuis le début. Seulement, si les héros d’une série se compromettent dans des relations sexuelles, toute la série se voit modifiée, et on ne sait pas si elle pourra continuer. Voilà pourquoi ils ne l’ont pas encore fait. Mais j’y pense, j’y pense.

 

14/Pour finir, donnez-nous une raison, une seule, pour convaincre les gens de lire votre livre.

 

Une seule ? Eh bien, c’est qu’il est bon. J’ai passé ma vie à écrire et je sais aujourd’hui m’apercevoir si ce que je fais est valable ou pas. Le Cycle de l’Étrange est un univers, le mien. Le lecteur y entre, s’y installe et il peut y rester quelques heures. Je n’ai pas écrit beaucoup de livres possédant ce pouvoir. Je crois réellement que c’est une des réussites de mon parcours littéraire.