11 janvier 2012

Mon auto-interview

 

J'ai un problème : c'est que personne ne s'intéresse à moi. Logique, bien sûr, en voyant la place modeste que j'occupe dans le paysage culturel de ce pays. En tout cas, je ne reçois jamais de demande d'interview et je ne peux jamais répondre à des questions sur moi-même, ou sur mon oeuvre. Alors, il m'est venu une idée : m'interviewer moi-même. Je me pose des questions et j'y réponds. Tout seul, comme un grand. Amusant, non ? Voici le résultat :

 

1/C'est vous, Manuel Ruiz ? Il paraît que vous n'êtes pas satisfait de votre nom ?

Pas vraiment. C'est un nom, et un prénom, trop communs. Difficile d'attirer l'attention avec ça. J'aurais dû prendre un pseudonyme, mais quand on est jeune, on ne pense pas à ces choses-là.

2/C'est vous qui faites croire aux gens que vous êtes écrivain alors que c'est faux ? Vous êtes un imposteur.

Non, non, je suis vraiment écrivain. La preuve est que je suis inscrit à la SGDL. Or, pour être admis, il faut pouvoir justifier d'au moins une édition à compte d'éditeur, et présenter le contrat. Ma carte de la SGDL est donc la preuve irréfutable que je suis réellement un écrivain. Maintenant, si vous voulez dire que je suis un écrivain inconnu, marginal, ignoré, isolé, c'est la stricte vérité. Mais écrivain néanmoins.

3/Et vous n'avez pas honte de n'avoir jamais trouvé le succès après tant d'années ?

J'en ai eu honte, mais plus aujourd'hui. En revoyant mon parcours, je m'aperçois que j'ai eu ma chance, mais que je n'ai pas su la saisir. C'est un peu banal, mais c'est ainsi.

4/Votre parcours ? Un bien grand mot ! Déjà, vous ne faites pas dans l'originalité : vous avez commencé à écrire dans votre enfance, comme tout le monde.

Oui, comme tout le monde. À l'époque, il y avait des cahiers d'école avec une page blanche et une page quadrillée. C'est là-dessus que j'ai commencé à écrire. Depuis, je n'ai jamais arrêté. J'ai écrit au stylo, à la machine à écrire, sur un ordinateur. J'ai pris des notes sur des carnets, des feuilles volantes. J'ai jeté du papier à la corbeille. Je ne sais plus combien de pages j'ai noircies. Une vie entière à écrire. J'en ai le vertige quand j'y pense.

5/À écrire quoi ? Vous n'avez cessé de changer de genre !

Pas tout à fait vrai : je suis toujours resté dans le cadre de la littérature populaire. Ensuite, j'ai changé de créneau plusieurs fois, oui. Simplement parce que je n'avais pas le choix : tous les 4 ou 5 ans, je devais repartir à zéro. C'est ainsi que j'ai écrit successivement des polars, des romans historiques, des articles de presse, des thrillers, de la science-fiction, du fantastique. Le plus drôle est que c'est dans le dernier genre que j'ai le mieux réussi, alors que c'était celui auquel je pensais le moins ! Aujourd'hui, je crois pouvoir dire que je suis enfin stabilisé dans la littérature de l'étrange, parce que c'est ainsi que la plupart des gens me connaissent.

6/Si vous aviez trouvé un éditeur, cela aurait mieux marché, non ?

En effet, mais justement, je n'en trouvais pas. Pourtant, j'ai failli réussir. Le Fleuve Noir avait accepté un de mes premiers polars. Mais à ce moment, la collection qui devait l'accueillir a été supprimée. Pas de chance. Quelques années plus tard, un directeur de collection de J.C. Lattès m'a reçu dans son bureau pour un roman historique. Il m'a dit qu'il souhaitait personnellement le publier, mais que la conjoncture économique n'était pas bonne. Pas de chance, là non plus. Ainsi donc, ce n'est pas faute d'avoir cherché : j'ai passé ma jeunesse à poster des manuscrits. Mais je n'ai pas trouvé d'éditeur. Plus tard, grâce à Internet, j'en ai enfin trouvé. Seulement, c'était des petits éditeurs, sans moyens. Pour résumer, c'est moi qui devait vendre les livres à leur place. Impossible de percer dans ces conditions.

7/Toujours la faute aux autres ! Vous n'avez donc jamais fait de bêtises, vous ?

Si, si. Ma principale a été la presse. À une époque, j'écrivais des articles pour des magazines, et ça marchait fort bien. J'aurais dû continuer et investir dans un groupe de presse. Cela aurait été formidable. Mais comme j'avais un emploi et un salaire stables, je n'ai pas osé. Ce fut la grande erreur de ma vie.

8/Et aujourd'hui, vous embêtez tout le monde avec un feuilleton radio qui n'existe pas ?

Il existe, et c'est une réalisation formidable. Le problème est que les radios ne tiennent jamais leurs promesses. Voilà pourquoi seuls quelques amis ont pu entendre un certain nombre d'épisodes. C'est aussi frustrant que l'édition, quoique d'une autre manière.

9/Et vous allez continuer à enquiquiner le monde avec vos écrits ?

Bonne question. En fait, je n'en sais rien. Je le répète : j'ai eu ma chance dans la littérature et je n'ai pas su la saisir. Aujourd'hui, je sais que je ne percerai jamais. Alors, continuer à écrire ? C'est dur de trouver une motivation après tant d'années. Même les concours de nouvelles ne me motivent plus.

10/Et si c'était à refaire ?

Comme ça, à brûle-pourpoint, je vous dirais que je ne recommencerais pas. Tant d'efforts pour si peu de choses ! Le sentiment d'une vie gâchée. Ensuite, je réfléchis et... je me demande ce que je pourrais bien foutre. Je ne sais rien faire d'autre qu'écrire. Alors, je suppose que je recommencerais quand même, d'une autre manière.

Posté par Dalleray à 15:16 - - Commentaires [3] - Permalien [#]



Commentaires sur Mon auto-interview

    c'est toujours moi

    Et zut, j'aurai préférer découvrir ta voix !

    Posté par c'est moi, 11 janvier 2012 à 19:01 | | Répondre
  • moi j'adore ton humour Manuel !! change pas !!!

    Posté par indiana15, 12 janvier 2012 à 17:57 | | Répondre
  • Salut manuel,

    Ben pour ma part, j'aimais bien te lire lorsque tu écrivais, alors s'il te vient une petite idée et que tu couches quelques lignes de lettres noirs sur un fond blanc, penses que certains ici bas seront heureux de découvrir tes mots et de t'en donner leur avis. A défaut d'une vraie édition.

    Posté par A.J. Crime, 28 février 2012 à 21:49 | | Répondre
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