41P3568009LLivre d'André Breton, publié en 1924, réédité en 1969.

LE LIVRE : « Les pas perdus » n’est pas vraiment un livre. Ce n’est pas un roman, ni un recueil de nouvelles, ni un texte de souvenirs. C’est une suite d’écrits de genres divers : articles, préfaces, manifestes, conférences. À travers eux, Breton évoque les artistes de son époque : Vaché, Apollinaire, Jarry, Soupault, Aragon, Eluard, Picasso, Picabia, Chirico, Duchamp, et d’autres. Il évoque aussi la période et les débats intellectuels qui la secouèrent, aussi bien en poésie qu’en peinture ou psychanalyse. Il est important de préciser que nous sommes en 1924 et que Breton n’est pas encore le maître du surréalisme : le manifeste surréaliste ne viendra qu’après. Ce livre traite surtout de son époque dadaïste. Et il traite aussi, sans arrêt, de la guerre de 14-18, omniprésente et pesante.

 

J’AI AIMÉ : Ce bouquin est absolument passionnant et fascinant. Par son sujet et par le style de l’auteur. André Breton possède une écriture flamboyante et éblouissante. Ses phrases claquent comme autant de poignards lancés sur une cible. En fait, chaque phrase demanderait à être citée et analysée, ce qui est évidemment impossible. La lecture est donc prenante : c’est le genre de livre qu’on voudrait ne jamais lâcher.

 

Par petits chapitres, il ressuscite pour nous une époque lointaine, terrible et extraordinaire. Terrible, car la guerre de 14 est là, omniprésente et menaçante. J’aime d’ailleurs la façon dont Breton l’interprète : comme une période où l’on avait perdu la faculté de choisir. Toute une génération qui désirait faire de la poésie ou de la peinture n’a pas eu le choix. Époque extraordinaire aussi, car marquée par un foisonnement de génies. À chaque page, on croise un géant du XXè siècle. Breton nous transporte près d’eux et nous les fait redécouvrir. On rencontre Jarry en train de déboucher des bouteilles de champagne au revolver. Vaché prenant aussi un revolver, mais pour entrer dans un théâtre et menacer de tirer sur les spectateurs. Le même Vaché mourant en 1919 alors qu'il était appelé à devenir le plus grand. On suit Aragon et Breton lui-même dans Saint-Germain des Prés à la poursuite d’une jeune fille mystérieuse. Il évoque Apollinaire d’une manière d’autant plus poignante que le texte est antérieur à la mort du poète. Il nous fait entrer dans les galeries d’art de l’époque, à la suite de Picabia ou Chirico. Il fait revivre les débats dont nous ne gardons que de vagues souvenirs : cubisme, surréalisme, dadaïsme, poésie ou littérature. Cette époque extraordinaire, il la résume ainsi : "Nous fûmes ces gais terroristes, sentimentaux à peine plus qu'il était de saison, des garnements qui promettent". On est emporté par tant d’anecdotes, de tableaux vivants d’un temps si éloigné de nous. On est admiratif devant la quantité de sujets qui intéressent Breton, véritablement d’une culture universelle, même s’il s’en défend avec un mépris qui frise la coquetterie.

J’AI MOINS AIMÉ : Ses phrases sont tout aussi claquantes quand il s’en prend à ceux qu’il n’aime pas. Il attaque Tristan Tzara dans plusieurs chapitres. Il nous présente un dialogue (certainement caricatural) avec Gide. Il nous raconte une visite peu amicale qu’il dit avoir rendue à Freud. D’ailleurs, il définit la psychanalyse comme « une des agences les plus prospères de la rastaquouérerie moderne ». Surtout, il flingue Cocteau par une phrase assassine : « Cocteau, dont je m’excuserais presque de devoir écrire le nom ». On redécouvre alors ce que qu’on s’acharne à oublier : la virulence des débats artistiques de l’époque. Non, nous ne voyons pas défiler des êtres d’exception, mais des hommes de chair, avec leurs faiblesses. Et Breton avait les siennes : quand il reproche à Dada « son omnipotence et sa tyrannie », on est obligé de rappeler que Breton lui-même fera par la suite l’objet des mêmes accusations !

D’autre part, Breton était un surréaliste. Autrement dit, on ne comprend pas toujours ce qu’il écrit. Son argumentation devient parfois sinueuse, voire franchement fumeuse, et ses arguments quelque peu incohérents. Bref, on n’est pas forcé de tout comprendre, quelle que soit la qualité du style.

 

CONCLUSION : Il y a des écrivains qui dégoûtent de lire, et ils sont légion de nos jours. André Breton appartient à cette catégorie qui nous rend le goût de la lecture. Avec lui, on a envie de lire, d’écrire, d’aller dans des galeries d’art, de s’intéresser à toutes les disciplines artistiques. Il nous restitue la fierté de la culture. Non, la culture n'est pas barbante ou honteuse, et on le sait après ce livre. C’est le secret des génies, et André Breton en était un.