2253006327_08_LZZZZZZZ

Pourquoi relit-on les grands classiques ? Bien sûr, la question est absurde : la plupart des gens ne les relisent pas, ne les ont pas lus et ne les liront, probablement, jamais. Pardon pour cette interrogation idiote. Mais il faut bien commencer un article par quelque chose. Alors, pourquoi pas par là ?

 

Donc, disions-nous, pourquoi relire les grands classiques ? En vrac, on peut répondre : pour se remémorer de vieux souvenirs, pour se donner l'illusion de rajeunir, pour retrouver les bases de sa culture. Et encore, parce qu'on cherche à comprendre pourquoi ils sont devenus des classiques. On peut aussi les relire parce que la littérature actuelle ne propose rien d'équivalent (ce que vous auriez remarqué sans mon aide). Et puis, on peut les relire pour le plaisir de les relire. Ne serait-ce pas la meilleure raison ? Je crois que c'est Georges Dumézil qui recommandait de lire l'Iliade une fois par an, sans autre but que de le relire, précisément.

 

Alors, je relis « Vingt mille lieues sous les mers ». Me voici redevenu un adolescent. Je retrouve des sensations lointaines, des phrases enfouies dans mon subconscient. Jules Verne, c’est quelqu’un que j’ai aimé. Comme Jack London, quoique pour d’autres raisons.

 

Qu’est-ce que l’adulte que je suis devenu ressent à cette relecture ? Bonne question, les amis. En fait, avec le recul du temps, on remarque des choses qui nous avaient échappé à l’époque. Par exemple, un élément : c’est que ce capitaine Nemo est vraiment un cinglé. Les dialogues qu’il échange avec le professeur Aronnax ne laissent aucun doute sur son état mental : il s’exprime parfois comme un authentique illuminé. Il fallait vraiment qu’on soit passionné par l’histoire pour ne pas l’avoir remarqué à l’époque ! Si cet homme s’est réfugié sous la mer, c’est en partie pour dissimuler au monde ces troubles mentaux dont il est conscient.

 

On raconte que Jules Verne se lança dans l’aventure après avoir reçu une lettre de George Sand. Celle-ci le félicitait pour ses premiers bouquins et lui suggérait d’écrire une histoire qui se passerait sous la mer. Sans doute s’agissait-il d’une idée en l’air. Mais Jules Verne démarra au quart de tour et le roman fut aussitôt mis en chantier. Précisons cependant que la publication fut longue, et ce pour des raisons politiques. En effet, le capitaine Nemo devait à l’origine être un Polonais victime de la répression tsariste. Refus de l’éditeur, pour qui la Russie représentait un énorme marché. Le livre sortit donc avec un Nemo énigmatique, et c’est ainsi que le monde l’a découvert, et aimé. Moi-même, je fus déçu en découvrant son identité définitive dans « L’île mystérieuse ». Je le préférais anonyme.

 

Le titre a provoqué des polémiques amusantes. Le trajet du Nautilus représente-t-il réellement vingt mille lieues ? Certains ont mesuré et disent que oui. Et d’autres ont mesuré aussi et… disent que non. Le débat ne sera jamais clos. Le malentendu vient du fait que Jules Verne emploie des mesures terrestres et sans signification dans le contexte maritime, ce qui confirme que le titre est plus symbolique qu’indicatif. En fait, la distance parcourue, on s’en fiche.

Une fois de plus, il faut tenter de dissiper un autre malentendu, le plus grand et le plus gênant : « Vingt mille lieues sous les mers » N’EST PAS UN ROMAN DE SCIENCE-FICTION. Combien de fois faudra-t-il le répéter ? En 1869, les sous-marins existaient déjà et étaient opérationnels. Ce bouquin n’anticipait rien. Alors, de quoi s’agit-il ? Tout simplement du plus grand roman d’aventures et du plus grand roman psychologique de tous les temps.

 

Grand roman d’aventures, oui. Aucun scénario de Star Trek, Star Wars ou Stargate n’a jamais égalé le fabuleux voyage qu’accomplit le Nautilus. Aucun cosmonaute ne nous a fasciné, attendri ou inquiété autant que Nemo, Aronnax, Ned Land et les autres. Inutile de faire appel aux effets spéciaux : cette histoire dépasse toutes les autres. C’est ainsi.

 

Grand roman psychologique et psychanalytique, oui. Qui est ce capitaine Nemo ? Nous l’avons vu : un déséquilibré, un illuminé. Et aussi un homme qui souffre de solitude. S’il retient prisonnier le professeur, ce n’est pas vraiment pas mesure de sécurité : c’est que ce scientifique et humaniste est le seul à qui il peut encore parler, le seul qui puisse échanger avec lui et le comprendre. Le Nautilus est tout à la fois la forteresse et la prison du capitaine Nemo. Il y est à l’abri et tout puissant, mais il y est aussi isolé et seul. Cette solitude, il l’aime et elle le terrorise. Il la recherche et il tente de la fuir. Détail qui ne trompe pas : Jules Verne montre à peine l’équipage, lequel semble invisible alors qu’il est bien présent. Roman psychanalytique : cette plongée sous la mer ressemble à un retour vers le cocon maternel. Nemo est à la fois fort et fragile, téméraire et vulnérable. Tous les états de la conscience sont passés en revue sur 590 pages. À l’arrivée, on aime Nemo et Aronnax, et on regrette de les voir se séparer. Parce que Nemo et Aronnax, c’est nous. Merci, Jules Verne.

 

À propos de ce dernier, c’est aussi une raison pour le relire. On redécouvre un détail négligé : c’était un grand écrivain. On s’extasie tant sur son imagination qu’on ne remarque pas toujours qu’il avait du talent. Jules Verne avait un style, à la fois naïf et ironique, à la fois simple et compliqué. Un style personnel et reconnaissable, et qui n’a guère fait école : c’était le sien, et il s’avérait difficile de l’imiter. Alors, relisons-le. Parce que Jules Verne était un grand. En tout cas, après bien des années, je n’ai pas trouvé mieux.

PHRASES :

Mobilis in Mobile

"Plongé dans l'abîme des eaux, il n'appartenait plus à la terre. Tout ce morne silence était effrayant."