clas005 Après des années de recherches patientes et obstinées, j'ai enfin réussi à trouver un exemplaire des « Lettres Incestueuses ». Inespéré, car ce livre est devenu quasiment introuvable. Je l'avais lu dans ma jeunesse et c'est le meilleur roman érotique que j'ai lu de ma vie. Je suis heureux de l'avoir enfin récupéré, et il ne quittera plus ma bibliothèque.

THÈME : En 1929, Jérôme, un jeune aventurier pas très scrupuleux, épouse Claire Seguin, une riche héritière. Il croit d'abord que ce mariage va être conventionnel et ennuyeux. Mais peu à peu, il découvre que sa belle-famille est particulière, et en fait complètement dépravée : la mère Adrienne, et les enfants, Claire, Lise et Didier, se livrent aux vices, y compris l'inceste. Il va lui-même y participer. Les choses vont encore changer avec l'arrivée de la soeur de Jérôme, Gabrielle. Le frère et la soeur forment un duo immoral et dangereux. À partir de là, l'ambiance va devenir de plus en plus lourde, jusqu'au dénouement, tragique.

COMMENTAIRES : Comme dit plus haut, ce livre est le meilleur roman érotique que je connaisse. Il fut un des fleurons de la défunte collection Aphrodite Classique. J'avoue que son auteure, Nathalie More, m'est totalement inconnue. D'ailleurs, le livre lui-même est resté anonyme. Ainsi donc, la qualité n'est pas toujours reconnue et c'est bien dommage.

Si ce roman érotique est le meilleur, c'est parce qu'il est le plus inhabituel et le plus déroutant du genre. À bien des égards, on serait tenté de le classer dans une autre catégorie, et pourquoi pas dans la littérature pure. Comme l'indique le titre, il est ouvertement calqué sur « Les Liaisons Dangereuses » : les personnages échangent des lettres pour se raconter leurs aventures, et le lecteur arrive ainsi à suivre la progression du récit. Ce style épistolaire n'a jamais été mon favori. Pourtant, dans ce cas précis, j'ai accroché. Les lettres s'imbriquent parfaitement et les événements se suivent avec logique. D'autre part, tout cela est écrit dans un français impeccable, si l'on veut bien oublier quelques fautes d'imprimerie, hélas courantes dans ce genre de collections. Insistons : c'est de la vraie littérature, et cela seul justifie la lecture.

Venons-en au roman lui-même. Ainsi donc, le jeune Jérôme épouse la riche Claire. C'est avec habileté que Nathalie More décrit cette famille bourgeoise qui semble si banale, car cela fait ressortir ensuite la surprise de la découverte des amours incestueuses qui s'y déroulent. Surprise renforcée par la parfaite description de la société des années 30. La famille Seguin occupe donc toute la première partie. Dans la seconde, Jérôme prend le rôle principal et nous entraîne dans les boîtes échangistes de Paris. La troisième partie voit intervenir la soeur, Gabrielle, qu'on serait tenté de comparer à la marquise de Merteuil : d'une séduction fascinante et malsaine. Pendant 250 pages, le lecteur a droit à tout ce que la débauche peut proposer : inceste, échangisme, zoophilie, orgies, homosexualité masculine et féminine. Les personnages ne semblent connaître aucune limite, ni dans leurs actes ni dans leurs paroles. Ces scènes sont d'autant plus frappantes qu'elles s'inscrivent parfaitement dans l'histoire qu'on nous raconte. Le lecteur est d'abord émoustillé et fasciné. Ensuite, peu à peu, l'ambiance du livre se fait lourde, voire inquiétante.

En effet, il serait temps d'y venir : « Les Lettres Incestueuses » ne sont absolument pas un manifeste pour la liberté sexuelle. Bien au contraire ! C'est la description rigoureuse, détaillée et impitoyable de la descente aux enfers d'une famille. Le dénouement pourrait même paraître moralisateur. Il n'en est rien, naturellement. Plus simplement, et à la différence des auteurs érotiques des années 60 qui croyaient que la liberté sexuelle amènerait une société meilleure, Nathalie More est consciente que, sexe ou pas, les êtres humains restent des êtres humains. Elle crée donc, avec maestria, une atmosphère de plus en plus malsaine. Les derniers chapitres sont irrespirables pour le lecteur, et dignes des grands polars. Plaisir et effroi se mêlent jusqu'à la tragédie. À la fin, il n'y a aucune morale et aucune conclusion : Nathalie More a raconté une histoire, sans faire l'apologie de quoi que ce soit. Et moi, j'avoue que je me suis beaucoup attaché à ces personnages, et que je les ai retrouvés avec plaisir.

CONCLUSION : « Les Lettres Incestueuses » sont un roman inhabituel, déroutant, immoral, mais écrit avec classe et talent. Un grand livre, injustement oublié, et qui mérite d'être redécouvert.